Posted on July, 21 1999
Il y a deux espèces de dauphins de rivière très proches l'une de l'autre en Asie du sud: le dauphin de l'Indus, localement appelé bhulan, et le dauphin du Gange, ou susu. Tous deux sont considérés par l'UICN (Union mondiale pour la nature) comme étant en danger de disparition. Ils sont menacés par la chasse, la pollution de l'eau, la construction de barrages, et le drainage de rivières pour l'irrigation. On trouvait jadis ces dauphins des deltas du Gange et de l'Indus jusqu'au pied de l'Himalaya. Aujourd'hui, les deux espèces ne survivent plus qu'en petit nombre dans les régions de plaine, en Inde, au Pakistan, au Bangladesh et en certains endroits du Népal.
Dans le monde, il existe en fait quatre espèces de dauphins de rivière puisque, à ceux du Gange et de l'Indus, il faut ajouter le très menacé baiji � ou dauphin du Yangtsé (Chine) � ainsi que le boto, un dauphin qui vit dans les bassins de l'Amazone et de l'Orénoque. En Chine, le baiji a été victime de la rapide industrialisation du pays et de la pêche (prises accidentelles). Ses jours semblent comptés. Le boto est le seul dauphin de rivière qui ne soit ni aveugle ni en danger d'extinction.Les dauphins de rivière du sud asiatique sont restés très peu connus jusqu'en 1969, quand Georgio Pilleri, un scientifique suisse, en captura au Pakistan et mit à jour leurs caractéristiques. Il découvrit notamment qu'ils nageaient sur le côté le plus clair du temps, ne se redressant que pour remonter respirer à la surface.
Cette particularité � unique à ce cétacé � leur permet aussi d'évoluer dans des zones où l'eau atteint à peine trente centimètres de profondeur.
Extérieurement, ces dauphins ne ressemblent à aucun autre. Ils possèdent un très long museau et un corps trapu quasiment dépourvu de nageoire dorsale; en revanche, des ailerons très larges stabilisent l'animal dans les courants parfois violents des rivières. Leur oeil est minuscule, de la taille d'une tête d'épingle, et ne fait que détecter la présence de lumière. Cette incapacité à voir n'est pas une tare mais bel et bien un phénomène d'adaptation au milieu vital, en l'occurrence des fleuves loin d'être tranquilles.
Par exemple, dans l'Indus, la visibilité ne dépasse guère 2 à 4 centimètres du fait d'un volume de sédiments très élevé. A défaut de bons yeux, ces dauphins possèdent un sonar, moyen des plus efficaces pour discerner leur environnement, se diriger, localiser les bateaux, distinguer leurs congénères et repérer leurs proies � ils arrivent même à différencier la taille et les espèces de poissons.
Les grands fleuves tropicaux dans lesquels vivent les dauphins de rivière ne constituent pas des écosystèmes isolés. Ils forment d'immenses bassins, avec des plaines alluviales submergées par des inondations saisonnières qui déposent de riches substances nutritives et retournent une importante biomasse organique au fleuve.
Durant la période des inondations, les fleuves atteignent une largeur de plusieurs kilomètres et créent des lagunes qui offrent une nourriture abondante pour les dauphins de rivière et d'autres représentants de la faune aquatique d'Asie du sud. Ce sont ces cycles hydrographiques qui maintiennent des habitats complexes et un haut niveau de biodiversité. Tous les systèmes de contrôle des inondations, les endiguements et les barrages perturbent le cycle et les équilibres naturels et réduisent du même coup la diversité biologique.
Les estimations les plus optimistes font état de 500 dauphins de l'Indus, les plus pessimistes de 250. Quel que soit le nombre exact, ce cétacé est condamné à moins que des mesures adéquates soient rapidement mises en place pour assurer sa sauvegarde.
Avec une population de quelque 5000 individus et une aire de distribution plus large, le dauphin du Gange est en moins mauvaise posture. Comme son cousin de l'Indus, il doit toutefois faire face à la pollution chimique due à l'utilisation massive de pesticides et de fertilisants dans les plaines alluviales. Ces pratiques agricoles et l'industrialisation en général du sud asiatique passent avant toute considération écologique et les effluents rejetés dans les rivières sont rarement traités malgré leur haute toxicité.
Quant aux prises accidentelles de dauphins de rivière dans les filets de pêche, elles sont difficiles à estimer, les pêcheurs restant la plupart du temps très silencieux sur le sujet. C'est pourtant l'une des principales causes de la raréfaction du baiji en Chine et sans doute l'un des facteurs dont dépend la survie des dauphins de rivière en Asie du sud.
Les communautés rurales et de pêcheurs de cette région ne bénéficient généralement que d'une éducation et d'une alphabétisation limitées. De plus, leur conscience environnementale est faible. Pour elles, le dauphin de rivière n'est qu'un animal à exploiter. Son huile est ainsi utilisée pour traiter les rhumatismes et les douleurs musculaires.
L'éducation environnementale sera donc une composante cruciale de tout effort visant à sauver les dauphins de rivière en Asie du sud.
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* Gill Braulik est une biologiste marine qui travaille actuellement pour le WWF-Pakistan