Qu'est-ce qu'on y gagne et qu'est-ce qu'on y perd ?



Posted on 29 July 2014
© WWF Madagascar/Ralf BaeckerEnlarge
Ecrit par Navarana Smith 

C’est une nouvelle époque chéri, les choses ont changé. C’est ainsi que Mellie clôt son histoire, en citant les mots de son père, traduits en français. Elle était en train de partager avec nous, à la lumière d’une bougie, l’histoire du poisson géant sacré, le reni rano.

J’écoutais, imaginant un poisson de la même dimension qu’une table, et si long que sa tête n’était plus qu’un point à l’horizon. Mellie décrivait le poisson géant qui selon les traditions Vezo (un groupe ethnique vivant le long des côtes) remontait une fois par an à la surface pour boire l’eau des rivières du Nord de Beheloke. Tout comme les personnes qui pêchaient sur ces rivages, le poisson était à la recherche d’une ressource rare : l’eau douce.

Il y avait des chances, lorsque l’on voyageait entre Tuléar - la ville la plus proche- et Beheloke, d’être sur l’eau au moment où le Reni Rano remontait à la surface. Et si cela arrivait, comme ce fût le cas de Mellie et son père, il fallait attendre 12 heures sur le dos du poisson géant. Il n’y avait pas moyen de bouger si le bateau était pris sur son dos. Pas moyen de pêcher, pas moyen de voyager.

La dernière fois que Mellie essaya d’apercevoir le reni rano depuis son canoë, c’était il y a 18 ans. Elle et son père l’avaient bien planifié lors de leur voyage pour Tuléar. Ils avaient apporté une marmite remplie de poisson, un thermostat en plastique rempli de thé, et assez de bokoboko (un beignet local fait de sucre, farine, eau et levure, qui fait office de petit déjeuner) à partager pendant qu’ils attendraient dans leur étroite pirogue. Des fois ils lançaient des bokoboko aux autres pêcheurs qui attendaient en faisant toujours attention à rester silencieux lors de cet évènement particulier. A la place, oui et non étaient communiqués aux autres pêcheurs en utilisent la pagaie : deux tours pour oui, trois pour non. C’était une tradition d’une façon. C’était un moment pour réfléchir, parler aux ancêtres, attendre.
C’est une nouvelle époque chéri, les choses ont changé. Les sous-marins militaires d’Amérique du Nord et les sociétés Asiatiques de produits de la mer se sont posés sur la rivière sacrée. Le Reni rano est aujourd’hui une légende : il y a bien longtemps que le poisson géant est remonté pour boire. Pour Mellie, l’absence du reni rano est dûe à la manière dont la zone est considérée et traitée: peut-être que plus on parle de quelque chose, plus on le perd (version initiale: peut-être le plus qu’on parle de quelque chose, le plus qu’on le perdre.)

Les scientifiques Vazaha (les étrangers, comme moi) décrivent les évènements comme celui auquel Mellie a assisté, comme associés à des périodes de mélanges d’eau. L’eau de mer et l’eau douce se mélangent d’une manière assez ordonnée, de façon à créer une grosse perturbation d’eau qui peut durer le temps d’un cycle de marée. Quelle histoire devons-nous croire ? Devons-nous choisir ?

On espère développer le tourisme à Beheloke: à cet endroit où les lignes de sables des lakas (pirogues), creusant vers l’océan, ressemblent à des traces de ski dans la neige, qui rejoignent la plage tous les matins. À l’endroit où on commence la journée en écoutant les femmes qui écrasent la maïs, un son qui résonne comme un tambour profond. À l’endroit ou les maisons en paille sont illuminées par les feux dans la nuit étoilée; les jeunes garçons retournent à la maison avec les traces des masques de plongée sur leurs visages, en portant des harpons de 100 m; à l’endroit où les femmes portent des masques aux couleurs extraordinaires et de magnifiques coiffures de style Star Trek. À l’endroit aussi où être vazaha signifie encore être un alien, là où les jeunes enfants jeunes peuvent partir en pleurant quand un étranger approche, même si il vient pour les aider à tirer un bateau vers la plage.

Deux fois par semaine, on enseigne des cours de langues étrangères dans la salle communautaire, on aide les guides à s’entraîner, et on attend de nous que nous quittions Beheloke avec des livrets et des stratégies en place. Le tourisme, comme dans tellement d’autres endroits au monde, est la solution aux problèmes auxquels les habitants font face. Mais une grande partie de mon estomac se noue quand je pense à tout ce qui risque d’être perdu— les croyances et les modes de vie, telles que Mellie les décrivent- en tentant de ramener du monde à Beheloke.
Hier nous nous sommes assis avec Vavy, la petite sœur de Mellie, dans une maison en paille munie d'une seule pièce et parsemée de sable sur le sol. Elle a accouché de son 4ème enfant à la maison, sans médecin ni infirmière. A la lumière de la bougie. Elle restera dans la pièce pour un peu moins de trois mois, afin de se remettre des complications de son accouchement et d'éviter toute infection.

Je ne peux décrire ce sentiment de confiance et espoir en l'avenir que j'ai eu lorsque Vavy m'a passé son nouveau-né, Gabriella. J'ai pensé aux autres enfants de la communauté, avec les ventres gonflés et les côtes très visible : est-ce que ça pouvait être Gabriella dans à peine quelque années ? J’ai pensé au petit filet de mailles, le poulpe de la taille d'un pouce que j'avais vu le jour même récupéré par un pécheur afin de nourrir sa famille: pouvait-il être son père ? Que réserve le futur à Gabriella ? Connaîtra-t-elle les "traditions" de sa communauté, le sentiment d'être assise avec son père sur le dos d'un poisson géant ?

C’est une nouvelle époque chéri, les choses ont changé. Peut-être que le tourisme rapportera assez pour offrir aux enfants comme Gabrielle santé, opportunités, sécurité alimentaire. Cependant la question est: en choisissant cela, qu’est-ce qui continuera à changer ? Que perd-t-on au même moment où on gagne ?




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© WWF Madagascar/A.G. Klei Enlarge
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