La faim au milieu des richesses | WWF

La faim au milieu des richesses

Posted on 08 October 2002    
L’odeur repoussante de maladie et de mort m’a frappée dès que je suis entrée. J'ai d’abord vu une petite fille squelettique, trop affaiblie pour soulever la tête ou même pleurer. Sa grand-mère lui donnait à manger avec un petit gobelet en plastique. Au total, soixante enfants souffrant tous de grave malnutrition remplissaient le centre thérapeutique de Huambo, sinistrement silencieux. Nombre de ces enfants étaient à l’article de la mort, un choquant témoignage de l’héritage légué par la guerre en Angola. Ce conflit de longue date est peut-être à son terme ; pourtant, le retour à la paix en Angola n’a pas mis fin aux souffrances des Angolais. Il a plutôt provoqué une famine dévastatrice. Pendant les derniers mois de la guerre, les troupes gouvernementales se sont livrées à la tactique de la terre brûlée pour empêcher les populations civiles de nourrir les combattants de l’UNITA. Cette tactique a réussi mais a conduit à une situation de famine généralisée. Les agences d’entraide pensent qu’elles auront à nourrir bientôt près de deux millions de personnes chaque mois. La communauté internationale — en l’occurrence les Etats-Unis, le Japon, et l’Union européenne — apporte son soutien grâce à des dons en vivres et en semences. Toutefois, le transport de l’aide n’est pas chose aisée. Les pistes d’atterrissage et les routes qui pouvaient être utilisées pour convoyer l’aide humanitaire n’ont pas encore été débarrassées des mines anti-personnel. Et dans les endroits où ces mines ne constituent pas une menace, les mauvaises routes, les ponts démolis et le manque d’infrastructure gênent considérablement l’accès aux secours d’urgence. ET quand viendra l’hiver, les choses ne feront qu’empirer. Pourtant, la faim ne concerne pas seulement les réfugiés tentant de retourner chez eux. Les quelque 15'000 pêcheurs artisanaux du pays éprouvent de plus en plus de difficulté à se nourrir. Ils travaillaient autrefois dans des coopératives locales bien gérées qui leur permettaient de pêcher du poisson pour leurs propres besoins, et pour en vendre aux centres urbains,. J’ai rendu visite à des pêcheurs artisanaux à Lobito, l’un des principaux ports d’Angola. Là-bas, j’ai vu tout un village se démener pour tirer vers le rivage un énorme filet circulaire. Le filet était vide, malgré des heures de labeur. Certains s’en allèrent, écœurés. Mais un jeune garçon resta pour attraper un oiseau de mer et lui tordre le cou: un repas pitoyable. Un peu plus loin, le long des côtes, une petite embarcation en bois luttait contre les vagues, dérisoire à côté de l’épave rouillée d’un chalutier russe. Une maigre prise fut débarquée après des heures passées en mer. Jose Manuel Antonio Filipe, qui pêche depuis vingt ans, m’a déclaré que la pêche commerciale à la drague racle tout, y compris les poissons trop petits pour être mangés. "Il ne reste plus de zone de frai ni d'endroits où les jeunes poissons peuvent se nourrir et croître. Lorsque les pêcheurs remontent du poisson, ils ne choisissent que ceux qu’ils vont vendre et rejettent le reste qui meurt par la suite. Cela ne nous arrange pas du tout. Aujourd’hui nous avons eu du poisson mais. la semaine dernière, nous n’avons rien attrapé du tout. Il y a beaucoup de poisson en haute mer, mais nous ne pouvons pas y aller sans de nouveaux engins." C’est la même chose avec les crustacés. "Pendant l’hiver, ils pénètrent dans la boue pour pondre, mais la drague ne laisse rien sur son passage", explique Filipe. "Au cours des trois dernières années, le homard s’est fait de plus en plus rare, ce qui ne s’était pas produit auparavant. Il est maintenant une espèce menacée." En effet, il n’existe pas de restrictions sur les prises pour les bateaux de pêche commerciale angolais, et cela est en partie dû à la difficile application des réglementations en vigueur. L’utilisation des chalutiers est interdite le long des côtes. Cependant, plusieurs pêcheurs artisanaux m’ont laissé entendre que les chalutiers pêchent secrètement la nuit à une distance du rivage comprise entre trois et sept kilomètres. Il n’existe pas de surveillance permettant de contrôler les navires de pêche pirates. Mais ce qui est peut-être encore plus inquiétant pour les pêcheurs artisanaux et les millions de personnes affamées, c’est que les eaux angolaises constituent également l’une des zones de pêche de l’Union européenne (UE). La Commission Européenne a des accords de pêche avec de nombreux pays africains, ce qui garantit des droits de pêche aux flottes de l’UE. De tels accords de pêche sont basés sur un paiement direct des droits de pêche, et comportent souvent des conditions sur le nombre et le type de navires que les flottes de l’UE peuvent utiliser. Cependant, les mesures environnementales et de développement, qui pourraient être inclues dans l’accord, sont très souvent insuffisantes, quand elles existent. Parfois, il n'y a même pas de limitation sur la quantité de poissons qui peut être pêchée. C’est le cas pour les accords avec l’Angola. Pendant que des agences d’entraide oeuvrent contre la famine — tâche herculéenne — et demandent davantage de donations, d’aucuns au sein de l’UE semblent plutôt préoccupés par les droits de pêche au bénéfice de flottes largement subventionnées. "Je crois que nos accords ne contredisent pas les priorités des autorités nationales angolaises, ils ne concernentpas les espèces qui sont consommées à l’intérieur de l’Angola," fait remarquer Constantin Alexandrou, adjoint au chef de la direction générale de la pêche de la Commission Européenne. Il est indéniable que la contrepartie financière de l’UE pour les droits de pêche représente une importante source de devises étrangères pour plusieurs pays côtiers d'Afrique. Mais où va cet argent? Même si l’UE demande qu’un certain pourcentage soit dépensé pour les besoins de formation et d’infrastructures, elle n’a pas voix au chapitre sur ce qui sera fait de cet argent une fois qu’il aura atterri au trésor public angolais. Pour s’assurer que les accords de pêche aident le pays dans son ensemble, le WWF pense que tout renouvellement des accords de pêche devrait être basé sur l’évaluation des accords existants du point de vue de l’environnement et du développement mais aussi sur une évaluation exacte des stocks de poisson. Il y a aussi le problème de la surpêche. Les prises effectuées par les bateaux de pêche commerciale locaux et étrangers en Angola ont enregistré une hausse de 37 pour cent par rapport à celles de 1999. De la même manière, les stocks de poisson en Afrique de l’Ouest constituent maintenant le quart de ce qu’ils représentaient il y a cinquante ans, et cette tendance se poursuit jusqu'au large des côtes namibiennes. Mais quelle est la cause de ce déclin? La surpêche, non seulement par les flottes locales mais aussi étrangères, , surtout celles de l’UE, de la Russie, de l’Asie qui sont attirées par les pêcheries africaines parce que leurs zones de pêche sont sur le point de s‘effondrer. Si cette tendance se poursuit, les eaux angolaises pourraient bientôt connaître le même sort que celles de l’Atlantique Nord. Les autorités angolaises ferment-elles les yeux? Le ministère de l’environnement et de la pêche de l’Angola a refusé d'accorder une interview au WWF et nous a même expulsés de son bureau. Nous avons néanmoins pu assister à la surveillance par satellite des bateaux de l’UE, histoire de nous assurer que les chalutiers de l’UE se tiennent à 12 miles marins de la bande côtière. En fait, si tous les navires de l’UE présents dans les eaux angolaises sont soumis à un tel système de surveillance, cela constituerait un bel exemple pour les zones de pêche ailleurs. En principe, tous les navires, y compris les navires de pêche en haute mer, devraient être surveillés par un tel système. L’Angola, qui se remet de la guerre, pourrait constituer un exemple de développement durable, le terme fétiche du dernier Sommet de la Terre à Johannesburg. Outre, ses 1'600 km de bande côtière, le pays est également riche en pétrole et en diamants. Toutefois, le développement à long terme nécessitera des politiques durables non seulement de la part du gouvernement angolais mais également des autres pays qui exploitent ses richesses. En mai, la Commission Européenne a promis des accords plus équitables avec les pays en voie de développement, dans le cadre de la proposition de réforme de la Politique de Pêche Commune de l’UE. Pour que cette promesse ne soit pas une pure rhétorique, l’UE doit s'engager à conclure des accords de pêche équitables et durables, qui permettent de protéger le milieu marin et garantissent des emplois et l'approvisionnement alimentaire aux communautés concernées. En attendant, les populations n’ont toujours pas de quoi manger. A Chiteta, dans la province d’ Huambo, j’ai visité une « zone de casernement » des ex-combattants de l’UNITA et de leurs familles. J’y ai rencontré Isabel Cahemba Dos Santos, une mère de quatre enfants. Elle vivait dans le camp depuis déjà six mois, et sa fille aînée était portée disparue. Quand je lui ai demandé pourquoi elle restait dans le camp, elle m’a répondu qu’elle attendait de l’aide pour rentrer chez elle. Et quand on lui a demandé si elle voulait de la nourriture ou de l’argent, elle a répondu « n’importe quoi, n’importe quoi…» et a détourné les yeux. (1520 mots) *Joanna Benn est productrice au Centre TV du WWF International Renseignement complémentaire : Les accords de pêche de l’UE Les pays en développement avec lesquels l’UE a actuellement des accords de pêche sont : l’Angola, le Cap Vert, les îles Comores, la Guinée Equatoriale, le Gabon, la Gambie, la Guinée, la Guinée Bissau, la Côte d’Ivoire, Madagascar, la Mauritanie, l’île Maurice, São Tomé et Príncipe, le Sénégal, et les Seychelles. Le rapport du WWF sur les accords de pêche UE-Angola Les premiers accords de pêche entre l’UE et l’Angola ont été signés en 1997.Les accords ont été renouvelés tous les deux ans. Le tout dernier accord a été annoncé en juillet 2002 et devrait durer deux ans, d’août 2002 à août 2004. Le WWF a publié un rapport intitulé Les accords de pêche UE-Angola, et les pêcheries angolaises. Ce rapport évalue le nouvel accord de pêche entre l’UE et l’Angola et a permis de mettre principalement en évidence le fait que l’accord n'est pas basé sur la bonne gouvernance, n’applique pas le principe de précaution, ne tient pas compte des preuves scientifiques existantes, et ne contient pas de dispositions relatives à l’impact de l’accord sur les conditions socio-économiques et environnementales. Le travail du WWF sur les questions marines L’objectif du programme Mers en Danger du WWF est de protéger les zones de pêche et le milieu marin dans le monde. Le programme travaille en collaboration avec les gouvernements, les entreprises, les populations locales, les pêcheurs et les organisations de conservation pour : • Sauvegarder les pêcheries et la biodiversité marine en créant des aires marines protégées • Réduire le gaspillage des subventions gouvernementales, cause de la surpêche • Créer des mesures incitatives commerciales pour une pêche durable à travers la nouvelle initiative de certification du Conseil pour la bonne gestion des mers. Le programme œuvre également en faveur de la réforme de la Politique de Pêche Commune de l‘U.E qui est soumise cette année à révision. Ce type de réforme n’intervient qu’une fois tous les dix ans.