Des rêves de canalisation d'eau en Espagne | WWF

Des rêves de canalisation d'eau en Espagne

Posted on 17 July 2002    
Xerta dam, an already existing dam on the River Ebro.
© WWF / Guido Schmidt
Personne ne peut contredire le fait qu'un pays comme l'Espagne, dont les ressources en eau sont rares et déjà surexploitées, a besoin d'un plan hydrologique national. Cependant, celui qui a été adopté par le gouvernement espagnol l'année dernière, et dans lequel les écosystèmes fluviaux sont traités comme des réservoirs qui doivent être asséchés jusqu'à la dernière goutte, bafoue les principes environnementaux de l'Union européenne (UE) et l'idée même de développement durable. Le Plan National Hydrologique pour l'Espagne (PNHE) se propose de satisfaire les besoins en eau du pays en canalisant le précieux liquide à partir des zones qui en ont "en excès" vers celles qui enregistrent un "déficit". Le plan prévoit, au total, la construction de 104 nouveaux barrages et plus de 700 autres ouvrages dont des pipelines et des canalisations entre les bassins fluviaux. Le prix à payer est la construction d'un pipeline de 912 km à partir de l'Ebre au nord qui doit approvisionner le sud et l'est du pays pour les activités d'irrigation et de tourisme. Ce plan, qui sera financé en partie par les contribuables de l'UE, ne prévoit même pas de gérer les besoins actuels dans l'optique d'une utilisation durable des ressources en eau du pays. Il accroît, par contre, l'exploitation de l'eau, ce qui ne fera que soutenir davantage le développement d'une agriculture et d'un tourisme non durable au sud-est de l'Espagne. Un exemple de l'absurdité du PNHE concerne les plantations d'olives. Elles sont considérées comme de potentielles bénéficiaires de la nouvelle irrigation prévue tant par le PNHE que par un plan similaire, le Plan national d'irrigation, également financé par l'UE. Pourtant, l'Espagne dépasse déjà de plus de 50 pour cent son quota de subvention sur les olives, et un excédent de 400 000 tonnes d'huile d'olive a été enregistré cette année, entraînant la baisse des cours. Comme parfaite illustration de cet illogisme, il faut savoir que la plupart des plantations d'olives existantes sont irriguées par des puits tubulaires illégaux qui sont en grande partie responsables de l'épuisement des réserves d'eau au sud et au sud-est de l'Espagne. Epuisement qui constitue précisément la justification du gouvernement pour ordonner la canalisation de l'eau à partir de l'Ebre. Plutôt que d'accroître le superficie des plantations d'olives irriguées, le gouvernement espagnol ferait mieux d'utiliser les mécanismes de la Politique Agricole Commune de l'UE pour promouvoir une utilisation durable des eaux d'irrigation, en y rajoutant, par exemple, des conditions environnementales pour les subventions aux plantations d'olives, histoire d'endiguer le phénomène des puits tubulaires. L'utilisation des cotisations des contribuables de l'UE pour le financement du PNHE constitue une menace à la fois pour l'utilisation durable de l'eau en Espagne et la crédibilité environnementale de l'UE. Ces dernières années, l'UE a intégré d'importants principes environnementaux dans son cadre juridique. Ainsi toutes ses politiques doivent promouvoir le développement durable et intégrer la protection de l'environnement. Le Sixième Programme d'Action Environnementale met l'accent sur la nécessité de promouvoir de nouveaux modèles de développements basés sur l'utilisation durables des ressources. La Directive Cadre sur l'Eau de l'UE exige également que les gouvernements adoptent une approche durable pour la gestion des ressources en eau. Le PNHE bat en brèche ces principes et conditions juridiques. Outre le fait qu'il ne soit pas durable, ce plan porte un coup au réseau d'aires protégées de Natura 2000, qui fait partie de la Directive sur l'Habitat visant à préserver les espèces et habitats importants d'Europe. Les barrages et autres projets prévus auront ainsi un impact direct sur 44 sites d'importance communautaire proposés par le gouvernement espagnol pour faire partie de Natura 2000. De manière indirecte, ils auront une incidence sur 38 autres sites. Les écosystèmes fluviaux seront les plus touchés, ainsi que plusieurs zones boisées et une multitude d'espèces de poissons. Dans les zones montagneuses, les barrages constitueront une menace pour le lynx ibérique qui est le félin le plus menacé du monde. De plus, les fonds de l'UE que le gouvernement espagnol entend utiliser pour le PNHE n'ont à la base jamais été destinés à appuyer un tel projet. Une partie des fonds mobilisés proviennent du Fonds de Cohésion dont la moitié est destinée à promouvoir les priorités environnementales établies dans le cadre du Sixième Plan d'Action Environnemental. Ces priorités concernent l'utilisation durable des ressources naturelles et la gestion des déchets, le changement climatique, la préservation de la nature et de la biodiversité, l'environnement et la santé. Cependant, contre toute attente, le gouvernement espagnol n'alloue aucun financement du Fonds de Cohésion à la gestion de la moindre de ces priorités environnementales. L'autre fonds mobilisé pour le financement du PNHE est le Fonds Régional et de Développement européen. Conformément à la réglementation de l'UE régissant l'utilisation de ce fonds, son objectif global est d'améliorer les conditions socio-économiques dans les zones très défavorisées. Bien que de telles zones existent en grand nombre en Espagne, la canalisation de l'eau à partir de l'Ebre ne fera qu'aider le sud-est du pays, déjà en pleine expansion, à se développer davantage, et de manière finalement peu durable. Il existe également un manque de transparence inquiétant dans le processus d'approbation des fonds de l'UE pour les projets du PNHE. Les vastes programmes de dépenses régionales ont déjà reçu l'approbation de la Commission européenne mais ne font pas mention de projets spécifiques. Avant que les projets individuels ne soient soumis à la Commission européenne pour financement, personne ne sait avec exactitude quels sont ceux qui bénéficieront de l'apport des contribuables de l'UE. Cette situation est davantage compliquée par le mystère entretenu par les autorités espagnoles et la Commission Européenne autour des projets qui sont présentement soumis pour financement, et ce malgré les interpellations faites par les parlementaires européens à ce sujet. Le WWF a identifié plusieurs actions environnementales qui nécessitent des investissement immédiats en Espagne et qui sont conformes aux priorités de l'UE. Ces actions incluent la surveillance améliorée de la qualité de l'eau et la promotion de mesures de réduction de la consommation d'eau, qui sont toutes deux nécessaires si l'Espagne veut se conformer à la Directive Cadre sur l'Eau. La mise en place d'un réseau Natura 2000 efficace est une autre priorité de premier plan, surtout que cette activité a déjà accusé un retard de sept ans sur le calendrier légalement établi. La performance lamentable de l'Espagne en matière de changement climatique a été récemment mise en évidence par l'Agence Européenne de l'Environnement, et devrait, par conséquent, constituer une autre importante priorité pour le Fonds de Cohésion. L'Espagne reçoit plus de financement de l'UE que tout autre pays: les sommes totales allouées pour la période 2000-2006 sont d'environ 43 milliards d'euros provenant des Fonds Structurels (environ un quart du total de l'UE), et 11.4 milliards tirés du Fonds de Cohésion (représentant près de deux tiers du total de l'UE). Au lieu d'être consacré aux projets de canalisation du PNHE, cet argent devrait être utilisé pour promouvoir de réelles améliorations sociales, économiques et environnementales équilibrées et durables. (1153 mots) *Guy Beaufoy est Président de l'ARPA (Asociacion para el analisis y reforma de la politica agro-rural, Association pour l'analyse et la réforme de la politique agricole et rurale), une organisation non gouvernementale espagnole à but non lucratif. Il est aussi consultant du WWF-Espagne sur les politiques environnementales de l'UE. Renseignements complémentaires : Le travail du WWF sur le PNHE Le WWF a publié un rapport intitulé Les sept raisons pour lesquelles le WWF s'oppose au Plan National Hydrologique pour l'Espagne : proposition d'actions et de solutions alternatives. Ce rapport jette un regard environnemental, socio-économique et juridique sur le PNHE, et avance les raisons pour lesquelles le projet ne doit pas se poursuivre, et pourquoi il ne doit pas être financé par l'UE. Il propose également des actions et des solutions alternatives pour améliorer le PNHE et lui donner une nouvelle orientation. Il fait appel aux institutions compétentes de l'UE pour la mise en application des politiques et législations de l'UE afin d'empêcher que le PNHE ne soit mis en ouvre s'il n'est pas révisé, et s'il n'a pas été prouvé qu'il ne viole aucune des obligations stipulées par les lois communautaires (Etude d'impact sur l'environnement, Directives sur les Oiseaux, Directive sur l'Habitat, Directive Cadre sur l'Eau). Dans une lettre récemment adressée au Commissaire européen Barnier (en charge des fonds structurels), le WWF a demandé "que le Plan National Hydrologique pour l'Espagne et ses différentes composantes soient évalués à partir du contexte global du changement climatique planétaire, et aligné aux exigences des politiques communautaires et à celles liées à la protection de la nature, et de pas investir les fonds de l'UE dans sa mise en oeuvre tant que cela ne sera pas le cas." Le travail du WWF sur l'eau douce Le programme Eaux Vivantes du WWF est une réaction mondiale face à la dégradation rapide des écosystèmes d'eau douce dans le monde. Le WWF oeuvre au triple plan régional, national, et local pour faire face aux menaces qui pèsent sur l'eau douce, et éviter une crise qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Le WWF veut que l'eau douce continue à couler, et pour cela il oeuvre à : • accroître les zones de protection des zones humides et à améliorer leur utilisation • mieux gérer les rivières en reconnaissant l'interdépendance vitale entre la terre, l'eau et les écosystèmes • promouvoir une utilisation plus rationnelle de l'eau par les industries et l'agriculture. Natura 2000 Natura 2000 est un réseau d'aires protégées terrestres, marines et d'eau douce. Il fait partie de la Directive sur l'Habitat qui est probablement la meilleure, sinon la plus importante loi de protection de la nature en Europe. Elle a été adoptée par l'UE en1992 dans le but de sauvegarder un échantillon représentatif et durable des espèces et habitats les plus menacés d'Europe.
Xerta dam, an already existing dam on the River Ebro.
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Iberian lynx habitat is threatend by the SNHP.
© WWF/Jesús Cobo Enlarge