Voyage dans la future AMP de Taza en Algérie | WWF

Voyage dans la future AMP de Taza en Algérie

Posted on 16 May 2012    
Taza National Park - Algeria
Taza National Park - Algeria
© Magali Mabari / WWF Mediterranean
La future Aire Marine Protégée du Parc National de Taza est sur le point de voir le jour. C'est l’aboutissement d'un travail de longue haleine en collaboration avec le WWF, les communautés et les autorités locales, des experts nationaux et internationaux, et le fruit de la passion sans borne de l'équipe du parc.

Mars 2012 : une réalisatrice et moi-même avons pour mission de produire un clip vidéo sur les nouveaux objectifs du Parc de Taza. Nous nous rendons sur place et consacrons une journée entière à la visite de la partie marine. 9 600 hectares de superficie marine, 30 kms de cotes, la visite va être riche.

Départ du port de Jijel-Boudris à bord du bateau du Parc, 9h du matin. Le temps se dégage, la mer est d'huile. Une vingtaine de dauphins viennent à notre rencontre et jouent comme pour célébrer l'équipe du Parc de Taza.

Nous mettons cap vers le phare d'El Afia à l'ouest où commence la future AMP de Taza. Très vite nous nous éloignons de l'urbanisation de la ville et pénétrons dans la zone qui sera protégée sous peu.

Au Nord, des hauts fonds avec le Banc des Kabyles, Aire Spécialement Protégée d’Importance Méditerranéenne depuis 2005 et l'écueil de la Salamandre, une des 2 zones de réserve intégrale de la future AMP, dans laquelle toute activité sera interdite (à l'exception des activités de recherche). Cette zone est d'une importance capitale car elle est une frayère pour les grandes espèces de poissons commerciales.

Après d'intenses consultations avec les pêcheurs, l'intervention de nombreux experts nationaux et internationaux et des visites d'échanges dans d’autres AMP de Méditerranée, un accord a été trouvé pour fermer cette zone. Un long processus d'information, de discussions et de compromis a permis au Parc de parvenir à une proposition de zonage et de réglementations de l'activité de la pêche qui a été approuvée par tous.

La pêche est en effet dans la région (la Wilaya de Jijel), une activité très ancienne, très répandue et source de nombreuses tensions. Comme le souligne le Dr Mohend Kacher, expert en halieutique : « Le territoire est coincé entre la mer et la montagne, et il est difficilement concevable qu'un natif de la région n'ait pas sa barque pour subvenir à ses besoins. Mais les difficultés économiques de la population poussent désormais grand nombre de pêcheurs amateurs, déclarés ou non, à vendre leur pêche de façon illégale. Cette pêche commerciale non déclarée crée ainsi une concurrence déloyale à l'égard des pêcheurs petits métiers normalement inscrits. » Quelques 200 barques de pêche sont enregistrées pour la plaisance, et autant ne seraient pas inscrites, contre 222 pêcheurs petits métiers, 50 sardiniers, et 15 chalutiers.

Ces tensions ont d'ailleurs contribué à rallier les pêcheurs du côté des négociations avec le Parc dans la mesure où le Parc entend gérer ce problème de pêche illégale. Les engins de pêche seront également réglementés. Aujourd'hui les filets mono-filaments par exemple sont encore monnaie courante (ils sont invisibles sous l'eau et leur mailles sont étroites, constituant ainsi des pièges mortels lorsqu'ils sont abandonnés au fond). Ils seront complètement interdits dans toute l'AMP.

Nous poursuivons notre chemin vers les ilots d’El Aouana. Le temps se couvre mais les paysages sont d’une beauté stupéfiante. Les montagnes sont volcaniques et couvertes d’une dense végétation composée en majorité de chênes lièges. Les falaises plongent dans une eau cristalline et font de cet endroit un site très connu pour son aspect sauvage.

Avec 617 taxons répertoriés, les études réalisées dans le cadre du Projet MedPAN Sud ont montré la présence d'une biodiversité marine et insulaire significative et une grande qualité des eaux marines de la zone, avec des espèces bio-indicatrices d'eaux non polluées. L'état de conservation et l'étendue de l'herbier de Posidonies y est remarquable avec des formations de Posidonies sur rocher qu'on ne trouve qu'en Algérie et en Tunisie. D'autres habitats marins remarquables - comme le coralligène, les trottoirs à vermet et les forêts de l'algue brune Cystoseira, ont été recensés ainsi que la présence de nombreuses espèces menacées ou en danger (par exemple la patelle géante, la grande nacre ou la tortue caouanne) et des sites de nidification du goéland leucophée.

Ces trésors, rares en Méditerranée, méritent une protection efficace.

D'autant que le tourisme est appelé à se développer encore plus dans la région. Déjà une des premières destinations du tourisme algérien, la corniche Jijélienne, aussi appelée la côte du Saphir, accueille plus de 5 millions de touristes en été ; le nouveau plan de gestion du parc de Taza entend développer un tourisme plus durable, qui alliera découverte du milieu avec des retombées directes pour la population locale.

Nous rejoignons d'ailleurs sur l’ilot de la Grande Aouana, une équipe de plongeurs venus épauler le Parc dans la caractérisation d'un sentier pédagogique sous-marin autour de l'île. Ce projet est le fruit de la collaboration entre la Ligue de Sauvetage, de Secourisme et des Activités Subaquatiques de la Wilaya de Jijel – très impliquée dans la promotion des pratiques de plongée responsable dans la région – le parc de Taza et l'association MedPAN. Trois localisations possibles sont à l'étude. Le sentier sous marin qui sera mis en œuvre sera le premier en Afrique du Nord.

Nous continuons vers l'Ouest et pénétrons dans la deuxième zone de réserve intégrale de la future AMP. La côte est découpée et les falaises karstiques tombent à pic dans la mer. Nous passons dans la zone tampon et arrivons dans la grande baie d'El Aftis avec sa longue plage de sable doré, très fréquentée en saison estivale. La baignade, la navigation, le mouillage dans des zones établies, la plongée en apnée et la plongée en bouteilles avec permission y seront autorisées. La chasse sous-marine par contre sera complètement prohibée.

Encore plus à l'ouest, nous parcourons les derniers miles de la réserve, en zone périphérique cette fois, qui bénéficiera de mesures allégées où les pêches professionnelle et plaisancière seront autorisées ainsi que toutes les activités de loisir.

Nous sortons de la future AMP et arrivons au pittoresque petit port de pêche Ziama Mansouria où des pêcheurs impliqués dans les négociations avec l’AMP nous accueillent. Un bateau de pêche petits métiers arrive d'ailleurs avec sa pêche et nous assistons à une vente bien particulière à la région : "la vente à l'oreille". Les acheteurs prévenus par téléphone rejoignent le patron pêcheur à quai. Après une brève estimation de la pêche du jour, ils chuchotent leur meilleure offre à l’oreille du patron pêcheurs. Ces enchères sont silencieuses… l’atmosphère lourde de suspense... Le patron pêcheur décide à lui seul de qui remportera la cargaison. Le marché est conclu, l'argent et le poisson changent de main.

La journée n'a pas été très bonne pour ce patron pêcheur et ses équipiers. Il a à peine couvert ses frais, et le rendement est de plus en plus bas. La préservation des ressources marines et l'organisation de l'activité des pêches dans la zone pour minimiser les conflits et optimiser les revenus est d'une importance capitale. Fort heureusement, et dans tout le travail d'engagement avec les pêcheurs, le Parc a bénéficié de l’appui inestimable de la Direction des pêches de la Wilaya de Jijel, et en particulier de Mr Hocine Bousbia, une personnalité uniformément respectée par toute la communauté des pêcheurs de la région.

Le nouveau plan de gestion du Parc National de Taza est finalisé et a été approuvé par tous les partenaires du projet (pêcheurs, directions techniques, plongeurs, chasseurs..) et par le comité de pilotage officiel de la Wilaya. Il inclut pour la première fois la zone marine du Parc. Dernière étape : il sera soumis à la commission Nationale des Aires Protégées en juin de cette année. C’est la loi Algérienne de 2011 sur les Aires Protégées qui a rendu possible cette procédure.

Il reste beaucoup de chemin à parcourir avant que les objectifs du plan de gestion ne portent leurs fruits ; le Parc devra notamment veiller à ce que les pêcheurs respectent réellement les limites et le zoning. Mais la volonté de préserver la biodiversité tout en assurant un développement durable de la zone est bien réelle et les engagements sont pris.

La vidéo sera bientôt disponible en ligne.
Taza National Park - Algeria
Taza National Park - Algeria
© Magali Mabari / WWF Mediterranean Enlarge
Marine zoning of the future MPA of Taza National Park
Marine zoning of the future MPA of Taza National Park
© Taza National Park Enlarge
The League of Rescue, First Aid and Underwater Activities in the Wilaya of Jijel helps Taza National Park in the characterization of an underwater trail
The League of Rescue, First Aid and Underwater Activities in the Wilaya of Jijel helps Taza National Park in the characterization of an underwater trail
© Magali Mabari / WWF Mediterranean Enlarge
The fishing harbour of Jijel-Boudis
The fishing harbour of Jijel-Boudis
© Magali Mabari / WWF Mediterranean Enlarge
Monofilament fishing nets will soon be forbidden in the whole MPA
Monofilament fishing nets will soon be forbidden in the whole MPA
© Magali Mabari / WWF Mediterranean Enlarge