Conservation et Développement



Posted on 13 July 2011  | 
Conservation et développement : deux notions inconciliables ou complémentaires ?

Comment la conservation peut contribuer au développement durable.


L’une des premières choses qui est souvent dite à propos de l’environnement à Madagascar, c’est que la déforestation par l’Homme y est un phénomène répandu qui a conduit à la disparition d’une grande partie des forêts de l’île. La cause principale de cela est le « tavy » (culture sur brûlis) et le « doro-tanety » (renouvellement du pâturage par le feu), pratiques ancrées dans la tradition malgache. La population est vue comme le principal agent de destruction de cet environnement pourtant unique au monde. La question de la possibilité de concilier conservation de l’environnement et activités humaines et de comment le faire s’est posée avec la prise de conscience environnementale et écologique.

Faut-il vider les réserves et parcs nationaux de toute présence humaine, interdire absolument toute exploitation, comme cela a été le cas pour le parc Kruger en Afrique du Sud, précurseur de la protection de l’environnement créé en 1926 ? Les principales critiques contre cette approche s’appuient sur le fait que sa création n’a entraîné presque aucune retombée économique pour les populations alentour, alors que le parc accueille des milliers de touristes. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres, beaucoup d’autres parcs ont été constitués en dépossédant les populations locales de leurs terres : Kenya, Amérique du Nord… Cela signifierait-il que la protection de la nature ne pourrait se faire qu’en éliminant son principal destructeur, c’est-à-dire qu’elle ne serait efficace qu’au dépens de l’être humain et de son développement?

Depuis 1992 et le Sommet de la Terre à Rio qui a popularisé les termes de « biodiversité » et de « développement durable », la conservation est devenue un enjeu politique, économique et social, elle est plus que jamais d’actualité. Cette vision où conservation et intégration des populations locales sont inconciliables est dépassée.

Aujourd’hui, dans un monde de 6 milliards d’humains, la conservation a réalisé que pour être efficace, elle ne peut plus exister sans les hommes, mieux, elle doit leur proposer des solutions de développement.
L’expérience de volontariat avec le programme Explore, à Vondrozo, m’a permis de voir et de mieux comprendre ce qu’est la conservation et ce à quoi elle est confrontée dans sa mise en œuvre au quotidien, parce que les populations dont elle vise à préserver l’environnement sont elles-mêmes soumises à des réalités parfois difficiles.

Je suis revenue avec des souvenirs plein la tête, des images plein les yeux, comme cette nuit à Soarano où nous avons laissé l’entrée de la tente à moitié ouverte pour pouvoir s’endormir sous les étoiles, le ciel au-dessus de nos têtes, l’air qui nous rafraîchissait le visage et le bruit des bambous dont les troncs vibrent et s’entrechoquent avec le vent. Ces moments m’ont fait réaliser que si cette expérience de volontariat était si exceptionnelle, c’était en grande partie grâce à ce contexte, ce pays et son environnement, qui mérite vraiment sa qualification d’île-continent et de patrimoine naturel. Mais je suis surtout revenue avec des idées : une vision concrète de la conservation et du travail de ces organismes tels le WWF. J’étais partie avec beaucoup de concepts théoriques sur le développement et sur l’écologie, ces concepts étaient le fruit de mon apprentissage et orientés par la vision qu’en a mon domaine d’étude, la science politique qui fait partie des sciences humaines et sociales. Contrairement aux sciences naturelles qui mettent l’accent sur la biologie, la biodiversité, la faune et la flore, j’avais une vision où entrait d’abord en ligne de compte les aspects humains, socio-économiques et politiques autour de la protection de l’environnement. Je n’avais qu’une vague idée abstraite de ce qu’est la conservation et la biodiversité (au travers des documentaires vus à la télé), même si les valeurs écologiques et la richesse du patrimoine environnemental de la planète, et de Madagascar en particulier, avaient toujours été un centre d’intérêt pour moi.

J’ai pu voir avec quelle motivation mes collègues volontaires s’employaient à apprendre à mieux connaître et à protéger un pays qui n’est pas le leur, et que même certains jeunes Malgaches ne font pas l’effort de connaître. Cet enthousiasme et cette admiration devant les merveilles environnementales malgaches m’ont encore plus motivée dans ce volontariat et j’ai pu apprendre beaucoup à leur contact, notamment en me faisant part de leur façon de voir les choses, eux qui ont un background scientifique.

Mais j’ai aussi pu constater que les Malgaches prenaient aussi en main ce travail de conservation, qu’ils avaient à cœur de partager ces valeurs du WWF et de contribuer au développement de leur pays, qu’ils soient agents du WWF, volontaires ou villageois. Ils m’ont appris beaucoup sur la culture malgache, sur leurs vies quotidiennes et m’ont permis d’en savoir plus sur leurs visions de la conservation, sur les actions à mener et plus globalement, sur leurs ressentis face à ces enjeux auxquels leur pays est confronté. Leurs connaissances de la biodiversité et des réalités locales constituent un appui essentiel au travail de conservation.

Concrètement, la conservation est l’action de protéger, de préserver mais aussi de restaurer l’environnement. Elle est menée par des hommes et des femmes d’action. L’homme est capable de détruire la nature mais aussi de la protéger.

Cependant, il est clair que la première cause de la déforestation et de la dégradation de l’environnement en général est la pauvreté : il est impossible de faire de la conservation sans prendre en compte ce contexte socio-économique, dans ce cas-là, travailler à la conservation, c’est aussi montrer, apprendre aux populations d’autres moyens, façons de gérer leur environnement auquel elles sont liées et dépendantes, afin de réduire leur pression sur celui-ci. Il faut proposer des ressources renouvelables et durables aux populations pour qu’elles délaissent ces ressources fragiles tirées de la forêt et accèdent des activités rémunératrices, sources de développement économique.

Ainsi, c’est créer les conditions nécessaires, donner les capacités/ compétences aux populations afin qu’elles puissent elles-mêmes identifier leurs problèmes et leurs besoins et trouver les solutions : des ONG et des scientifiques parlent de renforcement des capacités ou « empowerment », qui est le premier pas vers la responsabilisation. Cela passe aussi par le fait de permettre à ces populations d’accéder aux droits de base, à la satisfaction de leurs besoins primaires (tel l’accès à l’eau potable) et j’ai pu voir que c’est ce qu’attendaient entre autre les communautés de la part du WWF. C’est le développement social.
Il peut être frustrant de savoir que la conservation de la forêt malgache dépend (en partie) de la politique et des politiques publiques environnementales, qui sont parfois loin des priorités réelles et qui parfois agissent pour le compte d’intérêts pour lesquels l’environnement n’est pas une préoccupation majeure ou est juste une source de profit, exploitable sans aucune règle et aucun respect pour la biodiversité. Mais il y a aussi une autre réalité à prendre en considération, l’Etat malgache comme tout pays en développement (il fait parti des PMA, Pays les Moins Avancés) manquent de moyens financiers, techniques et humains pour avoir une politique réellement efficiente en matière de protection de l’environnement. Et c’est là tout l’intérêt de l’intervention d’organisations comme le WWF et surtout de son approche de la conservation qui sensibilise, fait prendre conscience aux populations et les met face à leur responsabilité en les impliquant dans la gestion de la forêt. Impliquer les populations serait peut-être alors un moyen de suppléer les manques de l’Etat et peut-être aussi de remédier à la corruption, aux pillages et à l’exploitation illégale et irraisonnée que font certains business men et hommes politiques de cet environnement. Cette vision pourrait être qualifiée d’idéaliste, pourtant cette approche qu’a adopté le WWF a fait ses preuves ailleurs dans le monde, c’est le développement intégré et participatif : pour être durable, le développement des populations est envisagé comme global (environnemental, social et économique, voire culturel). Les communautés sont actrices de leur développement, de leur avenir. Et pour avoir travaillé sur la participation des populations aux projets de développement pour mon mémoire de Master, j’ai pu étudier ses effets positifs constatés dans différents pays : cette approche ouvre la voie à l’autonomie des populations impliquées, en suscitant des initiatives locales, en réduisant l’esprit d’assistanat et en favorisant le long terme. Et grâce à ce volontariat, j’en ai vu l’application concrète durant 3 mois et les retombées positives. Les avancées et les progrès sont palpables pour la population qui voit ses conditions de vie s’améliorer, à travers les infrastructures construites par le WWF, comme les barrages et systèmes d’irrigation. L’exemple de la COBA de Vohimarina Nord témoigne de ce qu’une population est capable d’accomplir comme progrès quand elle a pris conscience de sa capacité à changer les choses.

Il est vrai que lorsque je suis dans ma famille à Tana, la protection de l’environnement leur semble une idée totalement secondaire, loin de leurs priorités quotidiennes, cela rejoint le discours de certains selon lequel, dans ces pays-là, il faudrait d’abord résoudre les problèmes urgents que sont la pauvreté, qui engendre le manque d’accès aux droits les plus élémentaires comme le droit à l’eau potable, aux soins de santé, à l’éducation, etc… et que les populations pauvres ne peuvent faire autrement que d’exploiter et dégrader l’environnement. C’est en partie vrai : ces populations n’ont pas vraiment le choix, mais quand on leur donne les moyens de pouvoir agir autrement, par la sensibilisation et des formations par exemple, elles accèdent à cette possibilité de choisir. Mais dire que la conservation et l’écologie n’est pas une priorité, c’est oublier que la biodiversité c’est l’alimentation, les molécules pharmaceutiques destinées aux médicaments (le fameux exemple de la Pervenche de Madagascar, connue pour le traitement du cancer et de la leucémie chez les enfants) et aussi les autres molécules chimiques (huiles essentielles utilisables dans la cosmétique), les matières premières et c’est aussi simplement la beauté, l’esthétique, les paysages malgaches sont merveilleux, d’une beauté à couper le souffle. Ce n’est pas pour rien que Madagascar est l’un des « hotspot » de la diversité biologique mondiale, car « la biodiversité malgache, produit de 3 milliards d’année d’évolution, constitue un patrimoine naturel et une ressource vitale dont l’humanité dépend » selon les scientifiques. Préserver l’environnement malgache serait réellement un bénéfice humain, à la fois environnemental, social et économique.

C’est pourquoi Malgaches et communauté internationale, individus et organisations, doivent agir de concert. La conservation et l’écologie ne sont pas une préoccupation de pays riche, c’est l’affaire de tous, des Etats, des organisations internationales, des ONG et chacun peut y contribuer à sa façon. Moi, j’ai eu l’opportunité de le faire grâce au WWF et à ce volontariat, j’ai pu contribuer à mon niveau, et c’est ce qui m’a plu : c’est cette reconnaissance de l’utilité de mes actions, de mes compétences et de mes connaissances pourtant encore très limitées, en tant que jeune et étudiante, sans grande expérience personnelle ou professionnelle. Le WWF prouve ainsi que chacun peut apporter sa contribution à la protection de l’environnement, qu’on soit agent du WWF, membre de COBA, volontaire, homme, femme, enfant. Vouloir faire changer les choses et avancer vers le développement durable est la motivation principale et l’engagement n’est pas réservé à une minorité « d’idéalistes » ou de spécialistes : les enjeux de la conservation et du développement sont liés et semblent immenses mais chaque petite contribution est utile, l’addition de toute ces volontés et de ces actions rapproche incontestablement des objectifs à atteindre.

J’espère particulièrement dans la prise de conscience des Malgaches, jeunes et moins jeunes, ceux restés au pays tout comme ceux vivants ailleurs. Je me suis rendue compte que je ne connaissais qu’une infime partie de mon pays, j’ai pu le découvrir par ce volontariat et aussi en apprendre plus sur mon identité. Alors aux Malgaches, particulièrement aux jeunes, pourquoi ne pas tenter cette aventure du volontariat avec le WWF, rien que cela en vaut la peine et peut-être que cela vous mènera plus loin que ce que vous pensiez : devenir une personne fière de connaître, de protéger et de promouvoir cet extraordinaire héritage, à l’extérieur et à l’intérieur du pays et cet héritage est l’une des clés du développement de notre île, « ry Tanindrazanay malala, ry Madagasikara soa ». Des jeunes du monde entier sont venus et ont aimé vivre cette expérience à Madagascar, alors pourquoi pas les jeunes Malgaches ?

Henintsoa Ravaola, projet Vondrozo corridor forestier 2010

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